©2019 by La Nation française du Canada. Proudly created with Wix.com

J'avais du mal à comprendre d’autres canadiens anglais et français même sur le plan culinaire. J'avais adopté le style de vie abstème comme moyen de gérer mon alcoolisme depuis que j'avais quitté la maison familiale et, bien que je mangeais de la viande lorsque ma famille et mes amis me le proposaient, je préparais des plats végétaliens indiens et nord-américains jusqu'à ce que je rencontre mon futur mari après lequel j’avais vite appris comment préparer des plats végétaliens chinois et à manger les plats de viande qu’il me préparait. J’étais élevée par un père chasseur et une mère qui buvait beaucoup et je chassais moi-même quand j'étais adolescente. Adulte, je me suis radicalement transformé culturellement par compassion pour les animaux. La culture chinoise semble accepter le style de vie abstème plus facilement (au moins chez les femmes) que la culture anglaise le semble et mon cercle d’amis chinois n’aimaient pas les jeux non plus. Cela avait probablement davantage contribué à mon sentiment de liberté dans un milieu culturel sinophone même si je ne comprenais pas toujours chaque mot.


Bien que j’admirais le caractère de mon futur mari, j’avais d'abord hésité à le présenter à mes parents en raison de barrières linguistiques et culinaires et du fait qu'il souhaitait que je déménage en Chine avec lui et non pas lui au Canada. Je n'aurais pas du trouver ça étrange étant donné que ma propre mère unilingue ne pouvait pas communiquer avec mon grand-père unilingue ; que mes propres parents déménageaient fréquemment d'une province à l'autre lorsque je vivais avec eux ; que j’aimais lire des ouvrages en anglais, en français et en espéranto ainsi que de la littérature pour enfants en chinois et en pinyin et que je passais maintenant régulièrement entre l'anglais et le chinois dans mon travail rémunéré. Pour moi, les déplacements entre les provinces, les langues et les plats étaient devenus normaux.


Je pense que ce qui aurait pu contribuer à l'inconfort était un conflit de culture entre nous. Mes deux parents travaillaient pour le gouvernement du Canada et j'avais donc tendance à les percevoir comme ayant vécu une réalité étrangère à mon expérience dans le secteur privé au pays et à l'étranger. Bien que ma mère immigrée unilingue et mon grand-père unilingue né au Canada ne partageaient aucune langue commune, ils parlaient chacun au moins une langue officielle du Canada. Ça concernait le référent ethnoculturel anglo-français du Canada que l’on m’avait appris à l’école, dans la famille, dans la communauté et dans les médias au cours de mes années de formation. Mon futur mari ne parlait pas de langue officielle du Canada (ou du moins pas bien) et j'avais entendu mes parents exprimer des sentiments anti-immigrants quand j'étais jeune. Ma mère immigrante unilingue ne se considérait pas comme une immigrante au sens ethnique du terme mais au sens strictement juridique. Ils savaient que je connaissais le chinois et que je l’utilisais pour le travail, mais c’était différent : j’allais leur présenter un futur mari immigrant entre qui j’aurais besoin de servir d’interprète et qui voulait que je déménage en Chine avec lui. Alors que ma mère unilingue pouvait communiquer directement avec ma grand-mère bilingue, mon futur mari ne pouvait communiquer directement avec aucun de mes parents.


J'avais finalement eu le courage de les présenter et, à ma grande surprise, mes parents l'avaient accepté mais mon père insistait pour que mon fiancé déménage au Canada. C'était déjà difficile pour mon père que je vivais dans une autre ville, alors mon fiancé avait accepté.


Lorsque mon fiancé et moi avions demandé notre licence de mariage, la greffière nous avait informés que mon fiancé devait présenter son certificat de naissance. La greffière ayant refusé d’accepter un certificat en chinois, nous avions obtenu une traduction en anglais certifiée par la province. Le passeport de mon mari transcrivait son nom selon le standard cantonais [« Yiu »], mais la norme de traduction provinciale le transcrivait dans son certificat de naissance selon la prononciation en mandarin [« Yao »]. À notre retour, la greffière nous avait informé que mon mari devait également présenter une traduction certifiée de ses certificats de mariage et de divorce précédents et qu'elle ne pouvait pas accepter la traduction certifiée du certificat de naissance en raison de l’orthographe différente de celle indiquée dans son passeport. J'avais montré visuellement que l'idéogramme était identique dans le passeport et dans le certificat de naissance, mais la greffière l'avait toujours rejeté en déclarant que les orthographes romanisées appartenaient à deux personnes différentes.


Nous avions alors réalisé qu’il aurait été inutile d’obtenir une traduction certifiée de ses certificats de mariage et de divorce précédents parce que ceux-ci auraient également été transcrits en mandarin, ce qui était différent de celui de son passeport. Nous aurions pu obtenir une traduction certifiée de son passeport lui-même, mais la greffière aurait alors du accepter la traduction certifiée par la province pour remplacer la traduction étrangère sur son passeport. Puisque mon mari voulait se marier sous le nom [« Yiu »] et non pas [« Yao »], il avait décidé de présenter une autre carte d'identité étrangère romanisée sous le nom [« Yiu »] au lieu de son certificat de naissance et d'accepter le décret de la greffière selon lequel il était deux personnes distinctes. Bien que M. [« Yao »] s’était marié et avait divorcé mais n’avait pas l’intention de se remarier, M. [« Yiu »] ne s’était jamais marié ni divorcé et avait maintenant l’intention de se marier. La traduction certifiée le prouvait et la représentante du gouvernement l’avait décrété. Ça avait résolu la nécessité de présenter tout certificat de mariage ou de divorce à la greffière : il est parfois avantageux d’accepter tout simplement le décret d’un fonctionnaire. En outre, si le gouvernement ne dispose pas de la compétence pour identifier un idéogramme commun, comment peut-il prétendre posséder les compétences nécessaires pour identifier, prévenir ou punir tout acte de polygamie inter juridique ? Bien que je regrette d’avoir menti à la greffière et reconnais que j’ai peut-être commis une infraction pénale (ce qui explique également en partie mon anonymat), je ne voyais également aucun autre moyen pour que la greffière accepte les traductions certifiées en raison d’un conflit entre les normes de traduction de juridictions différentes.


Ça nous amène également à nous demander si les agents de l'ASFC dans les aéroports possèdent les compétences nécessaires pour déterminer si des documents d'identité internationaux présentant des orthographes romanisées différentes identifient la même personne. Un agent ignorant présumerait-il qu’une personne possède une pièce d’identité illégale si l’une des pièces d’une juridiction indique son nom comme étant « Muhammad » et une autre d’une juridiction différente comme étant « Mohamed » ? Au moins « Muhammad » et « Mohamed » se ressemblent un peu. Qu'en est-il du nom romanisé alternativement comme [« Yiu »] et [« Yao »], ou même [« Ng »] et [« Wu »] ? L'agent croit-il la personne qu'il s'agit de transcriptions phonétiques romanisées du même idéogramme et par conséquent du même nom ? Inversement, quel autre alternatif l’agent aurait-il autre que de croire le voyageur à moins de décider selon un préjugé linguistique, ethnique ou autre ?