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Alexandre Roy en Chine, I

Après avoir déménagé, je rencontrais des situations linguistiques intéressantes en Chine aussi. Les étudiants s’approchaient des étrangers régulièrement pour pratiquer leur anglais avec eux. Des étrangers s’adaptaient en se faisant des amis de préférence en chinois s'ils le connaissaient ou du moins dans une langue autre que l'anglais, et en refusant de parler en anglais en public par la suite sauf en cas de nécessité. Ceux qui ne connaissaient que l'anglais s'en sont tirés en formant des ghettos sociaux anglophones. Nous apprenions rapidement que l'anglais était un produit très demandé qui nous aurait vite épuisé si nous l’aurions donné trop librement en public. Ne connaissant pas encore le chinois, incapable de trouver des amis francophones localement et trouvant la communauté espérantiste locale bien organisée en ligne, je me suis intégré à cette dernière en dehors du travail.

Un ami chinois qui connaissait la dynamique de l’anglais en Chine rigolait un jour qu’un journal de Pékin venait de publier un article conseillant aux habitants de ne pas s’adresser aux ouïghours en anglais car ces derniers s’offusquaient d’être traité comme des étrangers. La raison était qu’en Chine, on percevait souvent l’anglais comme une langue « blanche » et de nombreux ouïghours, appartenant à un peuple turque autochtone du Xinjiang, paraissaient blancs.


Je découvris vite qu'au moins certains chinois présumaient que n’importe quelle langue étrangère qu’ils entendaient un blanc parler parmi eux était l’anglais. À une occasion, un ami chinois et moi assistions à un banquet organisé par son ami. Pendant que nous attendions à table, mon ami et moi discutions en espéranto. Après que nous commencions à manger, un des employés de l'hôte félicita mon ami pour sa maîtrise de l'anglais. Mon ami lui répondu qu'il ne connaissait pas l'anglais et qu'il conversait avec moi en espéranto. L’hôte rit en disant que cet employé vantait souvent à quel point il connaissait l’anglais.


J’appris vite à exploiter cette présomption pour me divertir. À une autre occasion, un étranger s’approcha et commença à s’adresser à moi en anglais. Puisque j’essayais déjà d’éviter l’anglais oral dans mon temps libre par habitude, bien que j’aurais pu lui parler au moins partiellement en chinois, je décida pour le plaisir de m’adresser en espéranto et mon ami interprétait en chinois.


Après quelques échanges au cours desquels il m’adressait en anglais, sans interprétation, puis je lui répondais en espéranto et demandait à mon ami d’interpréter en chinois, l’étranger demandait à mon ami pourquoi il ne pouvait pas me comprendre mais mon ami le pouvait. Mon ami sourit en disant que c’était car il connaissait l’espéranto (traduit littéralement en chinois par « langue du monde »). L’étranger, qui ne connaissait pas ce terme et qui pensait que mon ami faisait référence à l’anglais, répondu qu’il connaissait lui aussi la « langue du monde ». Mon ami sourit que si c’était vrai, l'étranger m'aurait compris sans interprétation. L’inconnu demanda ensuite si « langue du monde » était l’anglais, ce à quoi mon ami dût lui expliquer un peu plus sur l’espéranto.


À une autre occasion encore, un de mes amis chinois qui enseignait l'espéranto à une université discutait de la politique linguistique de Chine avec une étudiante d'un autre établissement alors que je les observais simplement. Mon ami souligna à quel point les journaux chinois étaient tellement parsemés de mots anglais que de nombreux chinois ordinaires ne pouvaient plus comprendre les articles. L’étudiante rétorqua qu’elle le pouvait, ce à quoi mon amie lui rappela qu’elle fréquentait également l’une des universités les plus prestigieuses de la Chine. Elle répondit ensuite que la plupart des gens ordinaires ne lisent pas les journaux de toute façon. Mon ami, quelque peu choquée par son commentaire, l'invita à sortir pour lui montrer un ouvrier assis à proximité et lisant un journal alors que je les suivais. Après le départ de l’étudiante, il me fit remarquer que l’attitude de cette étudiante semblait être répandue parmi les étudiants en Chine même si, ironiquement, ils ne maîtrisaient pas l’anglais eux-mêmes. Un jour, par curiosité, je demandai à une vendeuse si elle comprenait l'acronyme anglais « WTO » que je lisais sur la première page d'un journal qu'elle vendait. Elle répondit que non.


Lors d'une discussion avec un autre étudiant sur le sujet de la politique linguistique dans laquelle l'étudiant croyait que la Chine devrait promouvoir davantage l'anglais, ce même ami commença à parler de « notre espéranto », formulation que le chinois utilise plutôt exclusivement pour une langue maîtrisée, souvent « notre chinois » mais jamais « notre anglais » que j’entendis jusque là. Par exemple, même si je parle assez bien le chinois, je ne le connais toujours pas suffisamment pour le qualifier de « notre chinois » mais plutôt simplement de « chinois ». Je me sentirais plutôt à l'aise en parlant de « notre anglais », « notre français » ou « notre espéranto » cependant.


En entendant mon ami parler constamment de « notre espéranto », l'étudiant chinois tomba dans le piège lorsqu'il parla de « notre anglais ». Mon ami lui demanda s’il croyait vraiment avoir maîtriser l’anglais, ce à quoi l’étudiant se corrigea et fit ensuite remarquer que mon ami eut commis la même « erreur » en se référant à l’espéranto. Mon ami rétorqua qu’il ne commit point d’erreur car, alors que la plupart des chinois échouaient à bien apprendre l’anglais, il maîtrisait bien l’espéranto au point de se sentir membre de sa communauté de locuteurs. Il demanda ensuite à l'étudiant combien d'heures de sa vie il eut déjà investi en anglais et, s'il eut passé autant de temps à étudier l’anglais, pourquoi il ne pouvait toujours pas l'appeler « notre anglais ». L’étudiant semblait comprendre son point.