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Alexandre Roy au Canada, II

Je commençai vite à prendre beaucoup plus d'appels en français qu'en anglais. Sur ce, je décidai de changer le site en ligne en français comme langue par défaut. Encore une fois, comme je me référais rarement à ce site (peut-être tous les trente-six du mois), j’oubliais souvent comment changer de langue de profil sur le site et cela pouvait donc prendre un certain temps à faire. À une occasion, un officier supérieur de l'armée nous appela et était en colère parce qu'il n'avait pas de vol réservé. N'ayant pas utilisé le site en ligne depuis au moins quelques semaines avant cet appel et étant encore relativement nouveau au travail, j’oubliais de nouveau comment passer à l'anglais et je décidai donc de le guider sur le site en interprétant oralement vers l'anglais. Puisqu'il cherchait non pas le sens de ma traduction mais les mots exacts et qu'il était déjà énervé par le manque de vol, la communication était bloquée alors que j'essayais de me rappeler comment passer au profile en anglais, de traduire oralement en anglais en attendant et de le calmer en même temps. Nous découvrîmes finalement que le problème était simplement lié au fait qu'il n’eut pas allé assez loin dans le processus de réservation pour terminer sa réservation ; mais les problèmes techno-linguistiques que je confronta eurent exacerbé une situation déjà tendue pendant la majeure partie de cet appel.


À une autre occasion, un organisateur de voyages me demanda d'attendre un moment pendant lequel elle expliquait mes trouvailles au voyageur. Bien que je ne pouvais pas entendre le voyageur clairement, j’entendais clairement que l’arrangeur de voyage s’adressait à lui en mauvais anglais, se répétait en français standard et, parfois ayant besoin d’essayer à nouveau, en mauvais anglais de nouveau jusqu’à ce qu’elle puisse enfin lui communiquer son sens clairement ou s'assurer qu'elle comprenait bien son sens a lui. Je dus juste attendre pendant qu'elle luttait pour communiquer avec son collègue sans une maîtrise partagée d'une langue commune entre eux.


Notre politique exige que nous utilisions l'alphabet phonétique de l'OTAN. Étant donné que cet alphabet est basé sur l'anglais, différents francophones (y compris des militaires) le rejettent en faveur de termes français ou le prononcent de toutes sortes de manières, allant de l'anglais standard à une prononciation totalement française. À une occasion, lorsqu'un client, lisant un code alphanumérique, prononçait « quatre » comme un anglophone prononcerait le mot anglais « cat » (chat), je pensais qu'elle eut choisi de supprimer l'alphabet phonétique de l'OTAN et disait le mot anglais « cat » pour indiquer la lettre « C ». Même si nous parlions français, mon habitude de permuter souvent les deux langues et de déchiffrer le langage des francophones qui utilisaient souvent eux-mêmes l’alphabet phonétique anglaise de l'OTAN et des termes spécialisés en anglais tels que TIN faisaient que l’anglais n’était jamais loin de mon esprit même dans une conversation en français. De telles confusions me coutaient plus de temps en raison de mon besoin de revérifier.


En plus de traduire la langue, je m’habituai à traduire l'horloge durant un certain temps. Notre politique nous oblige à utiliser l'horloge de 24 heures ironiquement pour éviter toute confusion. L'écran de mon programme de travail principal affiche l'horloge de 12 heures par défaut à moins que je me rappelle de le changer en horloge de 24 heures au début de chaque quart de travail, une habitude que j’eus finalement développé. Avant que je m’eus habitué à changer l'horloge par habitude, je commençais déjà à faire la traduction entre les horloges dans ma tête, parfois inconsciemment, même après être passé à l'horloge de 24 heures. Par exemple, je me surprenais parfois à lire inconsciemment les chiffres de 01 à 11 comme de 13 à 23 ou de 00 à 12 alors que je n’aurais pas dû. Je corrigeai finalement cette mauvaise habitude après avoir pris l'habitude de changer l’horloge au début de chaque quart de travail ; mais durant les quelques mois au cours desquels je m’eus habitué à convertir inconsciemment des heures dans ma tête, le risque d’erreur et donc la nécessité de passer plus de temps à revérifier ces heures augmentèrent également.


Une autre source de confusion est liée à la pensée phonétique. À quelques reprises, en entendant le mot français « hôtel » dans l’alphabet phonétique de l’OTAN mais prononcé en français, j’écrivais « O » en me basant sur le premier phonème du mot français plutôt que sur sa première lettre. Je le fis déjà au moins une fois dans l’alphabet phonétique anglais de l’OTAN aussi en entendant le mot anglais « Quebec » puis en écrivant « K » au lieu de « Q ». J’attrapais au moins un client faire une erreur semblable.


La pensée numérique linéaire peut aussi causer de la confusion. Par exemple, l'expression française « quatre-vingt-onze » se traduit par le nombre « quatre-vingt-onze » ou le code numérique « quatre, deux, zéro, un, un ». Si j'annote rapidement et le contexte ne le révèle pas, je ne saurais peut-être pas ce que veut dire le locuteur avant d'entendre le « vingt » ou même le « onze », après lequel je dois effacer les chiffres précédents et les réécrire. Cela augmente le risque d'erreur et ralentit la communication. J’évite de telles erreurs en clarifiant simplement « neuf, un » ou « quatre, deux, zéro, un, un » en fonction de ce que je veux communiquer pour éviter toute confusion. De même, « un, neuf » serait plus clair que dix-neuf en anglais (« nineteen », dans lequel on prononce le « neuf » avant le dix »), car l’écouteur aurait déjà pu écrire « neuf » avant que le locuteur prononce la seconde syllabe du « dix-neuf » anglais.


Un autre problème je rencontrai concernait les accents. Certains collègues m'ont parfois transféré des clients soit car le client ne comprenait pas l'accent de mon collègue, soit l'inverse. Peut-être en raison de mes propres connaissances linguistiques, je peux même déchiffrer un accent qui s'écarte loin de la norme bien que parfois avec difficulté et en nécessitant donc davantage de répétitions, ce qui nous perds encore plus de temps. Cela s'explique en partie du fait que l'anglais en particulier contient beaucoup plus de phonèmes qu'un locuteur non natif doit maîtriser comparé à d'autres langues que je connais. Je me souviens d’avoir participé à un congrès d’espéranto en Chine où j’eus du mal à deviner la nationalité d’un locuteur par son accent car la plupart des locuteurs prononçaient l’espéranto dans un accent si standard qu’il laissait peu de divergences entre nous.