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Alexandre Roy en Chine, II

Je vis ce même ami converser avec une professeure de français chinoise à son université. Elle lui demanda comment il pouvait trouver des correspondants pour ses étudiants en espéranto si facilement alors qu’elle avait tant de difficulté à trouver de même en français pour les siens.


Il expliqua que l'espéranto était une langue internationale et que trouver un correspondant locuteur d’espéranto langue maternelle n'était donc pas si important car l'espéranto était si facile à apprendre, les étudiants n'avaient pas besoin d’autant d'aide de la part de l’enseignant pour communiquer entre eux tôt dans leurs études, la plupart des espérantistes du monde parlent l’espéranto comme langue seconde et peu de gens pourraient faire la différence entre un locuteur natif et un non natif après quelques centaines d'heures d'étude de toute façon. En conséquence, un chinois pourrait trouver un ami espérantiste de Russie, de Corée du Sud ou du Japon tout comme les étudiants de ces pays pourraient trouver un ami espérantiste de Chine.


Il le contrasta ensuite au français. Il expliqua que puisqu’on percevait le français comme la langue ethno-nationale de certains pays, plusieurs étudiants de français apprécieront naturellement les accents et les styles de ces pays. Ainsi, les étudiants chinois, russes, coréens et japonais se font la concurrence pour les mêmes correspondants français, belges, suisses et québécois, qui eux-mêmes n’auront peut-être peu d’intérêt à se faire des amis en français avec des étudiants étrangers et dont le français n’est pas encore suffisamment développé pour aborder un large éventail de sujets intéressants. Une perception selon laquelle le français de ces pays est plus correct que celui d’autres pays pourrait saper l’intérêt des étudiants, voire de l’enseignant, de chercher des correspondants du Sénégal par exemple.


J’observai un phénomène semblable chez des professeurs et des étudiants d'anglais. Ils voulaient tous trouver des amis britanniques, américains, canadiens, australiens, néo-zélandais, irlandais et sud-africains et réduisaient la liste parfois encore plus. À une occasion, un de mes amis espérantistes, le bibliothécaire en chef de la bibliothèque municipale locale qui accueillait souvent des invités de pays différents, me demanda d’interroger quelques candidates au poste d'interprète de la bibliothèque afin de tester leur anglais et leurs capacité de résoudre des problèmes linguistiques, puis de le lui en recommander une.


Quelques semaines plus tard, l’interprète que mon ami eut embauché devait interpréter lors d’une réunion de chinois, d’un australien, d’une Camerounaise, d’un Pakistanais, d’un Canadien (moi) et d’autres. En raison de la diversité des accents anglais, l'interprète ne put comprendre la plupart d'entre nous. Un ami espérantiste et moi intervinrent pour interpréter pour le groupe. Après l'événement, le bibliothécaire en chef demanda mon avis sur le remplacement de l'interprète. J’expliquai que contrairement à l'espéranto (qui tend vers une norme internationale commune car ses locuteurs l’utilisent plutôt pour la communication internationale), on utilise l’anglais principalement entre compatriotes anglophones de langue maternelle dans des pays où il est parlé comme langue ethno-nationale. En conséquence, l’anglais tend vers des normes nationales différentes ; et comme la plupart des écoles et universités chinoises enseignaient l'anglais britannique ou américain standard exclusivement, il serait vain de vouloir la remplacer.


Je proposai donc une autre solution. Si l'anglais n'avait pas de norme internationale commune, elle devrait alors apprendre les normes différentes. Il accepta de lui donner trois mois pour s’améliorer et je remarquai un changement immédiat dans son comportement. Alors qu'elle s’attira toujours vers des amis britanniques, américains et canadiens auparavant, elle cherchait maintenant activement des amis camerounais, pakistanais, indiens, philippins et autres. Trois mois plus tard, même si elle avait toujours du mal à comprendre certains accents anglais, elle affichait néanmoins quelques progrès et sauva ainsi son poste à la bibliothèque à condition qu'elle continue à s'améliorer.


J’observai un phénomène semblable dans les affaires aussi. Alors que la plupart des entrepreneurs étrangers que je rencontrais en Chine venaient principalement de pays anglophones et d'anciennes colonies britanniques ou américaines, certains de mes amis espérantistes chinois eurent établis des entreprises individuelles comme importateurs, exportateurs, organisateurs de voyages, guides touristiques et interprètes entre établissements d’éducation privés et étudiants et échangeaient avec leurs homologues espérantistes en Russie, en Pologne, en Hongrie et dans quelques autres pays non anglophones comme pour combler le vide que l’anglais laissait.