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Bien que je n’aie pas accès à la transcription de l’audience, je crois me souvenir qu’il déduisait quelque chose qui tenait au manque d’anglais de ma femme, ce qui pourrait expliquer son incapacité à trouver un travail autre que dans la prostitution. Si mes souvenirs sont exacts, il aurait alors présumé que ma femme devait tout d’abord travailler au Canada, puis ensuite présumé que toute personne ne connaissant pas l’anglais ne pourrait travailler que dans la prostitution.


Je remarquai que la conseille du ministre parlait l’anglais avec un accent français lourd. Bien que je pouvais la comprendre, je me demandais si l'interprète pouvait le faire. J’ai rencontré des interprètes anglais-chinois dans le passé qui ne comprenaient que les accents américain, britannique et similaires, mais qui auraient certainement eu du mal à comprendre un accent français aussi lourd que celui de la conseille du ministre.


La conseille du ministre me demanda si ma femme m’avait dit qu’elle avait prêté sa tablette à quelqu'un d’autre.


Je lui dis que je ne m'en souvenais pas.


Elle me demanda ensuite quand était la dernière fois que j'avais vu la tablette de ma femme avant son arrestation.


Car son arrestation faisait déjà plus qu’un an et je ne pensais pas que c’était une information importante à conserver dans ma vie, j’avais besoin de temps pour m’en souvenir. Je me souvenais que je ne voyais sa tablette que lorsque nous regardions des films ensemble et que nous n’avions pas regardé de films depuis au moins deux jours avant son arrestation, car nous étions très occupés pendant cette période. Pour rompre le silence pendant que je continuais à essayer de me rappeler de la dernière fois que j’avais vu sa tablette avant son arrestation, je commençai ma réponse avec prudence dans un anglais standard en affirmant que je n’avais pas vu la tablette depuis au moins deux jours avant l’arrestation.


Alors que je continuais à essayer de me souvenir plus précisément de la dernière fois que j'eusse vu la tablette, la conseille ministre m’interrompit soudainement sur un ton accusateur que l'affidavit de ma femme indiquait qu'elle avait prêté la tablette à sa connaissance le 10 ou 12 juin 2015, beaucoup plus tôt que deux jours seulement avant son arrestation, comme si ce que j'avais dit contredisait d'une manière ou d'une autre l'affidavit de ma femme. Bien que je sais qu’on peut traduire l’argotisme anglais «at least» dans un anglais standard par «au moins mais environs», je le pensais au sens standard du terme (c.à.d. « au moins » sans implication de proximité dans le temps) et présumai, compte tenu du contexte formel dans lequel nous nous trouvions, que la conseille du ministre l'aurait comprit dans son sens en anglais standard « au moins » et non dans son sens argotique « au moins mais environs » aussi.


Déjà mal à l’aise par les questions apparemment inopportunes précédentes du juge et maintenant abasourdi mais me souvenant que le juge lors de l’audience précédente corrigeait parfois les erreurs d’interprétation de la conseille du ministre, je tournai mon regard vers lui pour attendre sa réponse. Il me retourna tout simplement mon regard. Je me demandais si je devais corriger l’interprétation erronée de la conseille du ministre, mais je craignais que corriger une erreur aussi fondamentale dans la langue de travail de la conseille du ministre soit mal interprété comme condescendant, voire insultant. La conseille de ma femme m’ayant déjà avisé d’éviter toute apparence de manque de respect, je ne pouvais que répondre avec colère que j’essayais de me souvenir d’un événement survenu plus d’un an auparavant. Continuant, maintenant stressé, à essayer de me souvenir de la dernière fois où j’avais vu sa tablette, la seule pensée qui me vint à l’esprit était que nous avions regardé un film ensemble sur sa tablette à l’étranger avant notre retour au Canada environs un mois avant son arrestation. Bien que je reconnaissais que j’avais peut-être vu sa tablette au Canada, je ne pouvais pas m'en souvenir. En outre, ma prise de conscience de la faible maîtrise de l’anglais de la conseille du ministre (et peut-être même du juge) me rendait maintenant conscient de mes chaque paroles et de comment ils pourraient les mal interpréter. Pire encore, je me rendais comte de ne pas connaître les règles de la langue de l'audience. Cette reconnaissance gela ma mémoire alors que ma confusion commençait à me stresser.